Ombre et lumière

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Le jeudi 20 octobre 2016, en Maison d’Arrêt

  • 4 hommes incarcérés
  • Avec Matilde Brugni
  • Durant 1 heure 30
  • Les thématiques abordées : la lumière, l’ombre, le temps, le témoignage
  • Images proposées : Kiyoko Ishimori, série « Low tide, le Japon du chaos » © Denis Rouvre

C’est pour clôturer la résidence d’intervention qui a eu lieu en août avec deux artistes et un groupe de détenus, que je débarque à la maison d’arrêt ce jeudi. Mes sacs sont remplis : de livres – ceux qui ont été réalisés à l’issue de la résidence et ceux des auteurs que j’aimerais leur présenter – d’images et de mots, de quatre boîtes de jeu Les Mots du Clic. Ils sont quatorze, nous allons pouvoir faire plusieurs groupes et découvrir plusieurs démarches, en prolongement de leur expérience créative. Oui mais voilà, en maison d’arrêt, la seule chose à prévoir est que rien ne se passe comme prévu.

La séance commence à dix et puis, au bout d’une demi heure, la plupart s’éclipsent : un match de foot qu’ils doivent jouer et contre lequel, bien sûr, je ne peux pas lutter. Restent alors quatre hommes et les deux référentes du service de probation et d’insertion pénitentiaire. Une séance intimiste, calme et profonde.

Je choisis de leur présenter un visage, tiré de la série réalisée par Denis Rouvre après le tsunami au Japon en 2011. Ils se penchent sur ce portrait de femme dont ils ne savent ni le contexte, ni l’auteur, ni rien. Les cartes du jeu se déroulent, petit à petit, devant des yeux attentifs.

Le mot lumière jaillit en premier, mais la trace et le détail suivent de près. La trace de ce visage marqué, les détails ainsi mis en avant. Finalement le choix reste lumière, puisque c’est grâce à elle que l’on peut si bien voir les autres.

La suite engage plusieurs débats paisibles, chaque catégorie provoquant de nombreuses réflexions. Il y aura d’abord l’hésitation marquée entre une lumière d’apparence harmonieuse ou opposée. Pour trancher, elle sera équilibrée. Il y aura ceux pour qui l’acte est soudain et celui qui préfère « toujours » parce qu’il y a de l’intemporel dans cette image. Pour l’espace, il faudrait le mot « en face », alors ce sera près. Marquer cette sensation que le photographe est proche de son modèle, à la fois dans l’espace mais aussi dans la relation. Que le rapport est celui de la confiance, de la proximité.

Autour des mots du jeu, se développent les sensations et les interprétations. Pour les uns, une impression de calme, de quelque chose d’apaisé. Pour les autres, de la tristesse. Celle d’une personne que la vie n’a pas aidé, qui se trouvait dans l’ombre et que le photographe a mis en lumière pour la faire se tenir là, devant nous. Cette mise en lumière lui donne de l’importance, à elle qui n’était « rien » et qui devient « célèbre » par l’acte photographique. « Elle sort du noir, le noir négatif. Elle va vers la lumière ».

De la volonté de l’auteur, émerge l’idée d’émouvoir, ou bien de raconter, ou encore de révéler. Magnifier est aussi sujet à réflexion. Chaque mot est soupesé consciencieusement, les arguments des uns provoquant le consensus des autres.

Quand la longue palette des référents s’étalent, le premier mot qui s’envole est vie. Et puis temps, secret, violence. L’un d’eux me dit qu’il pourrait presque appliquer chaque mot à cette image, qu’il y aurait toujours une interprétation possible. Il est question de politique, de société. On imagine le Vietnam ou le Cambodge. De quotidien, d’une personne qui a travaillé dur toute sa vie. Il est question de galère, de poids d’une existence qui se retrouve dans les traits, le regard. De vieillesse et de temps qui passe. Alors ça sera le temps, dernière pierre à l’édifice de la phrase finale.

Il y en aura trois, des phrases. Elles seront composées à l’oral, comme ça vient. La dernière joue avec les mots qui auraient pu être choisis.

dessin-crayon-contour_318-39717 « Une lumière qui s’équilibre soudainement, qui révèle un visage de près, un visage marqué par le temps. »
dessin-crayon-contour_318-39717« Entre lumière et équilibre, le photographe nous révèle soudainement cette personne, de près, et dans l’usure du temps. »
dessin-crayon-contour_318-39717« Le photographe utilise l’opposition des lumières et la proximité pour révéler l’éternité de la vie, magnifier l’expression de la vie. »

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