La première

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Le mercredi 31 mai 2017, en Maison d’Arrêt, Quartier Arrivant

  • 9 hommes incarcérés
  • Avec Laure Canaple et Sophie et Marion, respectivement psychologue et éducatrice du binôme de soutien PLAT
  • Durant 2 heures
  • Les thématiques abordées : le conflit, l’incarcération, la guerre, le témoignage
  • Images choisies : Tut, Série « Scars of Cambodia » © Emilie Arfeuil ; Ruine du Palais de Darulaman, Kaboul, Série « War in Afghanistan » © Simon Norfolk
Le contexte : Quartier arrivant

J’interviens aujourd’hui auprès de 10 hommes tout juste arrivés en détention. Pour certains ce sont les premiers jours d’incarcération, pour d’autres le quartier D. est plus familier. Le personnel pénitentiaire appelle ce bâtiment le « quartier arrivant ». L’arrivée en prison est conçue par l’administration comme un parcours. Formalités de vestiaire, toute une série d’entretiens : service médical, officier, psychiatre, assistant de formation… Ce « cycle » est imaginé non seulement pour comprendre le pourquoi mais aussi prévenir le comment. On appelle ça le « choc de l’incarcération » qui correspondant au traumatisme souvent généré par le fait d’être identifié par un numéro, subir sa première fouille à nu, découvrir l’enfermement. Passer du dehors au dedans.

Le cadre

Ce projet, nous l’avons imaginé avec Sophie, psychologue, et Marion, éducatrice, qui travaillent toutes deux à la prévention primaire des phénomènes de radicalisation.
Nous rencontrerons chaque semaine une dizaine de nouveaux détenus. En adaptant la méthode offerte par l’outil Les Mots du Clic, l’atelier se propose de fixer un cadre différencié dans un contexte où l’art et la parole n’ont que peu leurs places.

Pour ce faire nous avons conçu un corpus de photographies spécifique aux enjeux de la détention, composé de 50 images de photographes-auteurs portant sur les questions de violence, de conflit, d’exclusion sociale, de guerre, mais aussi de thématiques comme l’exil, le voyage et la liberté.
Une première phase incitera les détenus à choisir instinctivement et subjectivement une image au sein du corpus en réponse à la question ouverte « Quelle image te parle ? ». Sophie et Marion prennent part à cette phase, mais aussi au jeu, au même titre que les détenus. Je suis seule garante du cadre du jeu, tandis qu’elles assurent la bonne mise en œuvre de l’atelier. À la suite de cette première phase, je répartis les détenus ainsi que mes deux camarades en deux tables de jeu, fonction des objets et ressentis qui ont été alors abordés. Je veille au bon équilibre des groupes, je tranche lorsque c’est nécessaire.
Pour la seconde phase de jeu, je réalise des va-et-vient d’une table à l’autre, introduisant les catégories du jeu Les Mots du Clic, accompagnant son déroulement, expliquant certaines cartes quand j’observe des difficultés langagières et/ou de compréhension, sollicitant les joueurs à synthétiser, préciser leurs pensées, accompagnant dans les délibérations et les choix… L’essentiel de mon rôle consiste à ne pas donner de réponse, ne pas fermer le débat, à toujours ouvrir de nouvelles perspectives et poser les bonnes questions au bon moment.

La première

Il fait très chaud en ce dernier jour de mai et une fois les premiers contrôles passés, parvenues dans l’enceinte de la prison, j’ai l’impression qu’il fait encore quelques degrés de plus. Sophie et Marion me le confirment. Les murs sont hauts, les portes lourdes, les espaces extérieurs étroits et les sols goudronnés. Seul persiste un petit parterre de roses grimpantes que certains détenus affectionnent et entretiennent.
Nous sommes en avance. Nous franchissons la porte de la salle d’atelier à 14h. La salle est plutôt étroite, mal agencée mais très lumineuse malgré les barreaux. Elle semble laissée à l’abandon : pas de chaises, aucun matériel ne nous attend. On y trouve un babyfoot, en revanche… On emprunte des chaises à l’aumônerie, la porte d’à côté. On pousse le babyfoot contre le mur, histoire d’éviter toute diversion. L’acoustique est mauvaise, le jour peut l’être aussi : c’est le début du Ramadan. Les surveillants nous avertissent que certains détenus ne se sont pas rendus en promenade, terrassés par la chaleur et la fatigue.

Je dispose toutes les images sur la table. C’est la première fois que l’on voit ainsi rassemblé le corpus, après de nombreux allers-retours et près d’une année à imaginer cet atelier, son déroulé, à échanger sur le public et nos objectifs. Derniers ajustements, on affine faute de place sur la table le corpus de 50 à 45 photographies. Sophie craint que celle-ci soit trop violente, Marion trouve une autre finalement trop abstraite. On se répète « c’est la première ! » avec un mélange d’enthousiasme et d’appréhension tout en esquissant quelques mouvements d’échauffement pas tout à fait ironiques.

14h15. À l’heure prévue les 10 hommes passent la porte. Très polis, enjoués, disciplinés malgré les mises en garde du personnel de surveillance. Sans grande surprise, certains trouvent refuge directement du côté du babyfoot, près des fenêtres. La plupart se ruent avec curiosité sur les images, les manipulent, s’en emparent sur mes conseils. L’échange se fait avec une grande simplicité, facilité par les photographies. Certains visages restent fermés cependant. Dans le joyeux brouhaha j’entraperçois des apartés. Marion et Sophie fixent le cadre. C’est bientôt à mon tour de prendre la parole. Je suis pressée de leur présenter le contenu des festivités, de découvrir leurs regards sur les images choisies, de poursuivre certaines discussions déjà engagées.

« Quelle image te parle ? »

Chaque détenu choisit assez facilement son image, souvent en associant son choix d’un commentaire. « J’ai choisi celle-ci parce qu’elle me parle des vacances, et j’aurais dû être en vacances en ce moment… », « Celle-ci parce qu’il est au shtar, comme nous, comme moi », « J’ai choisi celle-ci parce que c’est une voiture blanche et parce que c’est à cause d’une voiture blanche que je suis ici », « Celle-la parce que je la trouve belle », « Cette image parce qu’elle me rappelle un souvenir de quand j’étais petit… », « Celle-ci parce qu’elle me donne de l’espoir. »
Les langues se délient, on parle de soi, on prend l’image comme prétexte pour s’insurger, parler de cette condition de détenu dans laquelle on vient d’être parachuté. Pendant la discussion toutefois, un détenu s’adresse en aparté à Marion et je le vois franchir la porte. Il n’a pas compris le pourquoi de sa présence ici et souhaite rejoindre sa cellule.

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Le jeu

Assez naturellement les deux images pour le jeu se distinguent. La photographie d’Émilie Arfeuil pour une table, car la position de l’homme, les mains nouées dans le dos, aura suscité de vives réactions en lien avec l’incarcération. La photographie de Simon Norfolk ressort pour l’autre groupe, ayant fédéré par sa beauté.

Je commence par expliquer les règles auprès du groupe auquel prend part Marion, sur l’image d’Émilie Arfeuil. Je prends la température : « Qu’est-ce qui vous frappe dans cette image ? ». Les réponses fusent : la position de l’homme, le décor qui semble mis en scène. Tous s’accordent sur la question de l’incarcération, littéralement au centre de l’image. Je déroule les cartes « Caractéristique ». L’action, le lieu, mais aussi l’idée se distinguent. « Pourquoi l’idée ? » « Parce que c’est lui qui choisit de s’enfermer ». Ce sera donc l’idée.

Pendant les premières délibérations je rejoins le second groupe, qui déjà débat bruyamment sur la photographie de Simon Norfolk. Pour la majorité c’est la Syrie, les bombes, l’image des survivants et de l’injustice de la guerre. Sophie explique qu’elle aime cette photo pour sa lumière bleutée qui tranche avec le décor. Mais ce qui frappe le plus dans l’image pour eux, c’est cet homme qui tient contre lui un jeune enfant. Le groupe choisit ce qu’ils caractérisent comme les « détails » de cette image de guerre : les débris des ruines, mais aussi les hommes qui se tiennent debout au milieu des décombres.

Je rejoins l’autre groupe qui discute alors de l’ « Apparence » de cette idée. L’un des détenus peine avec le vocabulaire, j’explique pour tous, de manière ouverte, les mots qui semblent difficiles. « Caché », « isolé », « cadré », mais aussi « détourné » sortent du lot. « Détourné » car ce n’est pas dans l’ordre des choses, que de choisir d’être enfermé et de se mettre ainsi en scène. Le groupe finit par choisir « caché » pour recouvrir aussi l’idée d’isolement, de mise à l’écart inhérente à l’incarcération.
Pour le « Temps », les choses se compliquent. Le plus jeune peine avec le degré d’abstraction de la catégorie. J’essaie de rendre les choses concrètes : « Cette action, elle se déroule plutôt avant quelque chose, plutôt après, lentement, rapidement… ? ». Tous choisissent « Après »  car c’est après le délit qu’on passe par la case prison. Quant à la catégorie « Espace », c’est plus concret. On se rattache à l’illustration de la carte-mot et on choisit « à travers ». Non seulement pour la composition de la photographie mais aussi pour désigner le pilier de bois auquel Tut, le protagoniste, est lié. La partie évolue calmement, le groupe se fédère de plus en plus autour du jeu, dans un dialogue ouvert et une écoute réciproque. On se moque un peu de l’autre groupe qui débat plus fougueusement.

Mes allers et venues rythment le jeu. On m’attend parfois sur une table, ce qui donne une respiration dans le jeu, permet d’élargir l’objet de la discussion. Je prends un instant pour regarder la salle, les deux tables de jeu, prendre la mesure du bruit et de l’enthousiasme qui s’en dégage. Je me réjouis de les voir tous investis. Les « leaders positifs » présents dans les deux groupes mènent certes la danse mais à mesure qu’un climat de confiance s’instaure, les discussions prennent une tournure de plus en plus profonde et intime.

Le groupe autour de la photographie de Simon Norfolk est effectivement bien bruyant, et avec l’acoustique de la salle, cela risque d’être rapidement fatiguant. D’autant que les délibérations évoluent plus lentement, se confondant dans un débat plus politique sur la guerre en Syrie. Je ramène le groupe aux cartes et introduit l’ « Apparence ». Pour cette catégorie on reste formel et le groupe choisit « dispersé », après avoir longuement hésité avec « silencieux » (paradoxalement à la nature des échanges….). Avec le « Temps », les choses se compliquent. Le groupe a choisi comme objet du débat la question de la guerre, et pour eux ça ne peut pas être « après » car « la guerre continue toujours ». continuité« Toujours » ne les convainc pas, « car il y a l’espoir ». Je propose d’ajouter une carte, ils choisissent « Continuité ». Un détenu s’empare du bloc-note et présente d’emblée une illustration au groupe qui la valide. Dans la même veine, pour l’espace, le groupe choisit « partout », en lien avec « dispersé » d’abord, mais également pour caractériser l’horreur universelle de la guerre. J’introduis les deux dernières catégories, l’intention de l’artiste, et notamment la « Volonté ». Et déjà le débat repart de plus belle.

Sur l’image d’Émilie Arfeuil, après l’explication des termes que les hommes accueillent avec intérêt, la « Volonté » s’impose un peu par elle-même, aidés notamment de l’illustration des cartes-mots. Ce sera « représenter », car pour eux la photographie représente la détention. Enfin, pour la carte « Référent », j’ai envie de solliciter chez eux un peu plus de débat et d’initiative. Je leur propose à chacun d’ajouter un mot à l’aide du bloc-note vierge. Les détenus se prêtent au jeu avec humour et certains se lancent même dans des illustrations : « Auto-privation », « Auto-réclusion », « La merde ! (1 kilo) » et « Pauvreté (privé de manger) ». J’observe une scission : ceux qui mettent l’accent sur le caractère intentionnel de la condition du personnage et ceux qui pointent plutôt les conséquences de l’incarcération, et ce de manière très primaire, en l’occurrence la privation de nourriture ainsi que la misère financière, sanitaire, le refus de l’autorité et la perte totale de valeur que peuvent métaphoriquement représenter les matières fécales. Je déroule les cartes « Référent » et le choix se corse. « Vie », « Mort », « Réalité », « Société », « Violence »… De nombreux mots semblent coller. Le débat tourne en rond, je suggère de passer au vote. Et c’est finalement la carte de l’un d’entre eux qui sortira du lot : l’ « auto-réclusion ».

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Pendant ce temps, le groupe échangeant sur l’image d’Émilie Arfeuil a finalement choisi la carte « émouvoir » après avoir procédé à un vote qui en aura déçu plus d’un tout en contentant les autres. « En quoi ça vous émeut ? » : les réponses sont pudiques mais me frappent par leur poésie. « C’est le fait que la vie continue », « Il y a cet enfant, et puis l’amour du père », « Le jour se lève ». J’en profite pour revenir à la lumière : « Pour vous, c’est plutôt une lumière froide ou chaude ? ». Ils s’accordent sur le froid. « …Et ça vous suscite quel sentiment, cette lumière ? ». Le détenu le plus en retrait du groupe prend la parole : « La tristesse ». Les autres hochent la tête. J’enchaîne enfin sur le « référent », qui permet aux détenus de revenir à la question qui les occupait jusqu’alors : la guerre. Et c’est naturellement qu’ils choisissent ses « réalité(s) ».

L’écriture

Les deux groupes se lancent enfin dans l’écriture de la phrase de manière collaborative pour les uns (Émilie Arfeuil) et un peu moins pour les autres. Un détenu du groupe ayant travaillé sur l’image de Simon Norfolk, visiblement à l’aise avec l’écriture, préfère se lancer dans un texte solo tandis que les autres se fédèrent autour d’une phrase commune.

Je rassemble finalement les deux groupes et l’on passe à la lecture des phrases. À l’issue de la première phrase, un homme commence spontanément à applaudir. Je le suis puis toute la salle fait de même. C’est un très beau moment. Même les plus effacés esquissent des sourires. Rebelote pour la seconde phrase. Plus timidement, mais fièrement toutefois, le dernier détenu lit son petit texte. On l’applaudit de plus belle. Tous trépignent de connaître les histoires qui se cachent derrière les images. Je leur révèle leurs contextes, leur présente leurs auteurs. Leur montre des livres dont sont tirées certaines photographies choisies plus tôt. Certains feuillettent les livres avec appétence. La salle se tait et j’entends, pour la première fois de l’atelier, ma seule voix résonner.

Il est 16h15. Un surveillant passe le pas de la porte, sonnant la fin de l’atelier. Les hommes partent en nous remerciant pour ce moment, nous adressent des retours très positifs, nous demandent de revenir. « Ça change », « Ça fait plaisir d’avoir un moment comme ça », « C’était très intéressant ». Ils nous saluent tous, nous serrent la main respectueusement. Certains me demandent encore des précisions sur les photographies et nous aident à ramener les chaises à l’aumônerie. La salle est à nouveau vide. Je découvre alors les phrases sur la table, toutes signées de la main de chacun des joueurs.

dessin-crayon-contour_318-39717 « Après plusieurs réflexions, nous pensons que l’idée se cache à travers la représentation de l’auto-réclusion. »
dessin-crayon-contour_318-39717« La réalité continue partout avec l’émotion et le silence se disperse dans les détails de la tristesse. »
dessin-crayon-contour_318-39717« Les divers éléments que l’on peut observer sur cette photo montrent la réalité actuelle du pays ce qui émane beaucoup de tristesse car les détails que l’on voit partout sur ce cadre sont dispersés et cela prouve que malheureusement ceci est une continuité qui hélas ne cessera pas de sitôt ce qui prouve justement la continuité du malheur et de l’aide que l’on devrait apporter à ce pays. »

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