Échappées provisoires

Extrait du reportage « Coincés à Vintimille », août 2015 © Pascal Bastien

Extrait du reportage « Coincés à Vintimille », août 2015 © Pascal Bastien

« Visiteuse régulière du quartier arrivant de la maison d’arrêt de Mulhouse, j’y ai fait la rencontre de 88 détenus. 8 en moyenne par atelier de deux heures. Je leur ai amené des images sur lesquelles nous avons joué, dialogué, construit. Avec lesquelles nous avons voyagé. Voici le récit de ces échappées où le renouveau est permis – dont l’écart à la règle est le moteur.

On ne sait jamais trop dans quoi on s’embarque, quand on intervient en prison. C’est le cas pour tous les publics, tous les milieux d’intervention, toutes les expériences. Surtout quand il s’agit de personnes en situation d’exclusion. Or, ce qu’il y a de bien particulier avec les personnes détenues, c’est qu’on ne les voit pas, mais qu’on croit pourtant les connaître.
De nombreux mythes entourent la prison. Dans les médias on fait l’étalage de grands criminels auteurs des pires monstruosités. On nous dresse le portrait d’une petite délinquance qui gangrène nos cités, si ce n’est la société toute entière. On encourage la méfiance. On a certes parfois vent des injustices de la prison, de la cruauté de ses conditions. Pourtant, à travers le judas de leurs cellules, ces hommes et ces femmes restent réduits à leurs fautes. Enfermés à triple-tour : d’abord socialement, ensuite physiquement, enfin dans le silence, la vacuité des journées, l’absence d’horizon.
À la manière d’un Jugement dernier, l’enfermement prive, écarte, met à terre, rend invisible. Aux yeux du monde, les détenus semblent souvent incurables. Il est rare de donner du crédit à leur parole – à leur honnêteté finalement. On ne se rachète pas ou peu. On finit par renoncer. L’ancien taulard traîne son boulet : sa peine, sa culpabilité, son étiquette.

En tant qu’intervenante, les barreaux dressés entre intérieur et extérieur rendent particulièrement complexe l’interaction avec ces personnes. On ne parle pas vraiment la même langue. Le poids de l’institution est tel que les frontières s’élargissent encore. Intervenir auprès de détenus nécessite de se faire accepter. Sans pour autant devenir « l’une des leurs », j’ai petit à petit pris l’habitude de la prison. J’ai intégré ses codes, trouvé ma distance. J’ai travaillé ma posture, mon objectivité. Je n’y suis pas allée en tant que chercheuse, même pas tant comme professionnelle. Plutôt comme visiteuse régulière.
Tout juste arrivés en détention, ces hommes n’ont rien à perdre ou presque. On ne triche pas avec eux. Quand je les écoute, je suis saisie par leur spontanéité, leur curiosité, leurs imaginaires et les histoires qu’ils veulent bien me dévoiler. J’oserai dire qu’ils font preuve d’héroïsme. Ils parviennent à garder la tête haute et à afficher un sourire au parloir. Comment ne pas se prendre d’empathie pour eux ?

Les rencontres

C’est lors de leur première semaine en détention que je rencontre ces hommes. L’aléatoire de la date de leur entrée se mêle à celle de ma venue. J’y vais entre un et deux mercredis après-midi par mois. J’y ai vu l’été, l’automne, l’hiver. J’y ai entrevu la canicule, foulé le béton chaud et aperçu les feuilles mortes échouées dans l’enceinte. La neige, aussi, le dernier jour. Nous avions trouvé les radiateurs brûlants et les fenêtres ouvertes dans la salle d’atelier. Je me rappelle de « la première », le 31 mai 2017. C’était le début du Ramadan – ce qui avait un peu compliqué l’organisation logistique du jour. À l’extérieur déjà, il faisait très chaud. À l’intérieur plus encore. Comme un micro-climat. Ce jour-là nous avions déjeuné avec Sophie et Marion juste en face de la petite porte d’entrée de la prison. En terrasse, en plein centre de Mulhouse. De l’autre côté de la route, du bon côté des murs. Il me suffisait de tourner la tête pour voir les barbelés.

Commençons par le commencement. J’ai rencontré Sophie en septembre 2016. C’est elle qui m’a sollicitée. Elle s’intéressait à la méthode du photolangage en psychanalyse et avait eu vent de notre travail avec l’outil Les Mots du Clic, notamment d’interventions réalisées par Stimultania en milieu carcéral. Elle souhaitait mettre en place un groupe de parole en lien avec la notion de citoyenneté, au sens large. Sophie est psychologue de l’administration pénitentiaire. Elle travaille avec Marion qui est éducatrice. Le binôme qu’elles forment toutes deux ne travaille pas dans un établissement mais sur un secteur et sur une problématique particulière avec laquelle nos sociétés doivent aujourd’hui composer : les phénomènes de radicalisation et leur prévention. Je me souviens de notre première rencontre avec Sophie. Je me rappelle que nous nous étions très rapidement comprises. Nous échangions avec enthousiasme, envie et engagement. C’est au cours de cette discussion animée que nous avons dessiné les premiers contours du projet. En y repensant, c’est un joli commencement pour un projet qui parle, précisément, de liberté de parole.
J’ai tout de suite décidé d’embarquer. Ce qui aurait pu me retenir, c’est peut-être ma première expérience en milieu carcéral à l’été 2016, au quartier mineur de la maison d’arrêt de l’Elsau. Les conditions d’intervention étaient difficiles, mon positionnement fragile. Je suis tombée dans les rouages de l’empathie alors que ces jeunes me racontaient le pourquoi de leurs séjours – parfois très longs – ici. Mais ce que cette expérience m’a aussi révélé, c’est ô combien ces personnes ont besoin d’une écoute, d’un cadre dans lequel s’exprimer. Avec Sophie et Marion, nous avons cherché à rendre ce cadre aussi structurant que possible. Après avoir établi les modalités selon lesquelles nous mobiliserions notre outil Les Mots du Clic, nous avons constitué ensemble un corpus de photographies autour de thématiques ciblées : la société, l’injustice, l’innocence, la violence, le conflit, la liberté… Certaines explicites, d’autres moins. Certaines courantes, d’autres sortant radicalement de l’ordinaire. Nous avons présenté des auteurs engagés avec une vision du monde souvent décalée, parfois dure mais toujours authentique. Ils s’appellent Pieter Hugo, Pentti Sammallahti, Po Sim Sambath, Malik Nejmi ou Denis Rouvre. Dans ce contexte de jeu, les détenus sont amenés à s’exprimer et échanger librement sur des objets et questions divers. Après cela, nous avons patienté quelques mois, le temps que le projet soit validé par les différents services pénitentiaires concernés… Et le 31 mai, ce fut la première.

Les personnes que j’ai rencontrées lors de ces ateliers sont donc des «  arrivants  ». Tous séjournent au quartier Dreyfus une semaine durant avant de rejoindre la détention. Notre atelier s’intègre dans le « parcours » qui leur est réservé, composé entre autres d’entretiens médicaux et de formalités de vestiaire. C’est alors qu’ils remontent de promenade que les surveillants les guident jusqu’à la salle d’atelier. Une fois franchi le seuil de la porte, nous mettons toutefois un point d’honneur à ce qu’ils soient libres de rebrousser chemin s’ils le souhaitent. C’est arrivé quelques fois que certains prétextent une fatigue ou un mal particulier. Il est arrivé aussi que les détenus nous questionnent sur ce caractère « obligatoire » – énième contrainte du jour pour eux. Parfois l’atelier est interrompu par un surveillant chargé de conduire l’un de ces hommes à son entretien sanitaire. La détention n’est jamais loin, même si dans le cadre de cet atelier, on essaie de l’oublier.

« On ne sait jamais à quoi s’attendre quand on les voit arriver » a dit un jour Marion au sortir d’un atelier. Ils surgissent au compte-goutte. C’est le ballet des détenus. Certains arrivent parfois avec le bras en écharpe, des bandages. Les visages sont fermés. Ils viennent avec leurs blessures. S’en suit le rituel de la poignée de main. Chaque rencontre, chaque atelier débutait par ce contact physique simple, anodin. Ça s’est fait comme ça, dès le premier jour. Je voyais leurs regards, leur méfiance ravivée parfois lors du mot d’introduction, lorsque Sophie se présentait comme étant psychologue. Nous sommes étrangères à eux. Et pourtant j’ai cette sensation lorsqu’ils arrivent, de leur ressembler un peu. J’essaie de les comprendre. Je vois leur détresse. Je vois les barreaux, j’entrevois les cellules. Les escaliers qui grimpent. Ce quartier ressemble beaucoup à ce qu’on peut imaginer de la détention, ou voir dans les films. Je ne suis pas comme eux car je n’ai pas vécu ce déchirement, je n’ai pas fait l’expérience directe de l’exclusion. J’arrive juste là, à ce moment particulier de leurs vies, avec des images. Des images de l’extérieur qu’ils peinent à regarder parfois.
Je suis une femme. Blanche. Privilégiée à certains égards. Je vis dans la légalité (la plupart du temps !). Je fais des choses dont ils rêvent. Je peux griller une cigarette à la sortie de la prison. Je peux aimer librement, avoir des contacts charnels. M’échapper du quotidien. Le soir je retrouve mon chat. Mon confort. Là où eux débarquent, les habitudes sont minutées, sujettes au bon vouloir de surveillants. Les minutes, je ne les compte pas. La seule montre que j’aie jamais portée n’indiquait plus l’heure. Eux parlent à leurs proches, une heure par semaine au mieux, dans un espace dédié : le parloir. Ce sont quasiment les seules personnes du dehors qu’ils voient, avec qui ils s’entretiennent. J’en suis une autre, l’espace de deux heures. Parmi ces hommes, je ne me rappelle que de quelques noms, quelques visages. Je ne les ai vus que deux heures chacun : pas assez pour connaître une personne.
Quand ils franchissent la porte, c’est là que l’écart entre nous se fait le plus sentir. C’est là aussi que la glace se brise. »

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Pour lire cet article dans son intégralité, consulter le magazine Expérimentations Splendides.


« Parlons photo » est un cycle d’ateliers Les Mots du Clic pensé et animé par Laure Canaple avec Sophie Rott et Marion Richard, respectivement psychologue et éducatrice de l’administration pénitentiaire (binôme de soutien PLAT).
180px-Logo_du_ministère_de_la_Culture_françaisInterventions réalisées au sein du quartier arrivant de la maison d’arrêt de Mulhouse (68) de mai 2017 à février 2018 avec le soutien de la DISP (Direction Interrégionale des Services Pénitentiaires) de Strasbourg, de la maison d’arrêt de Mulhouse et le Ministère de la Culture et de la Communication dans le cadre de l’Appel à projets national « Action culturelle et langue française ».

 

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